Luttes anti-raciste, sociales et écologiques – Pourquoi sont-elles indissociables ?

Après une longue réflexion, j’ai finalement décidé de m’exprimer sur le sujet. Parce qu’il est trop grave, parce qu’il nous concerne tous-tes et parce que ça me bouffe. J’espère que vous serez nombreux-ses à le lire, j’espère surtout que mes proches y jetteront un œil parce que je n’ai plus envie d’avoir à me justifier sur des choix politiques – qui ne devraient d’ailleurs pas en être, parce qu’en fait, ce sont des faits bien réels.

Temps de lecture (15 minutes).

Photos : Rassemblement à Strasbourg du 05 juin 2020.

Certains et certaines d’entre-vous se demandent peut-être ce que cet article vient faire là, sur un blog de cuisine éco-responsable. Hé bien, il a toute sa place. Je vous explique pourquoi (avec le maximum de sources à l’appui).

Ces dernières semaines, depuis le début du confinement en fait, et contrairement à d’autres blogueuses, je n’ai pas eu la chance de ressentir cette vague créatrice incroyable qui a alimenté et animé les réseaux sociaux. Je me suis donc mise de l’autre côté de l’écran, et j’ai lu, beaucoup, j’ai fait des choses pour moi, rattrapé toutes ces lectures en retard. J’ai lu le Monde diplo, écouté la radio et des podcasts et regardé des stories que je n’arrive pas à voir ou écouter correctement en temps normal …

Et c’est là que j’ai touché du bout des doigts ce sujet qui m’a vraiment bouleversée : celui de la décolonisation de l’écologie lancé sur le compte de Jeremy BCN – en parallèle des émeutes et manifestations qui se déroulaient en Martinique au sujet du chlordécone et du déboulonnement de deux statues de Victor Schoelcher. Au départ, et comme toute personne blanche européenne (peu avertie et renseignée), je me suis demandée si tout ça n’était pas « exagéré ». Moi raciste ? Jamais. Quand même, nous sommes en France, le pays des Droits de l’homme (et de la femme – cet oubli aurait déjà du m’alerter), tout ça tout ça. On n’est pas aux Etats-Unis quand même … Bref ! Réaction normale face à une accusation qui fait mal et qui bouscule. Heureusement, j’avais du temps et je l’ai utilisé pour creuser le sujet, parce que j’ai vu l’engouement que cette thématique suscitait, les messages de soutien, les témoignages … et puis j’ai fini par comprendre, c’est même devenu une évidence.

Rien n’est exagéré dans les revendications de Jérémy … et le véritable problème : c’est nous tous-tes. Le monde dans lequel on vit, le monde dans lequel on a grandi et qui nous a bercé de douces illusions. Ce monde qui nous a fait croire que le racisme avait disparu, alors qu’il est encore là, partout, et tellement intégré qu’on a fini par le nier. Ce monde qui nous a offert le privilège d’être plus riches, plus blancs et dotés d’un pouvoir qu’aucun être humain à la peau plus foncée ne pourra jamais avoir. Un pouvoir que l’on reçoit à la naissance et qui nous offre le monde entier sur un plateau. Un monde dans lequel on peut se servir grassement, où l’on peut exploiter des gens et s’en enrichir, sans que personne ne sourcille, ne condamne ou ne nous en empêche. Un monde où la vie d’un blanc vaut plus que la vie de plusieurs millions de noirs … J’ai eu mal sur le coup, je vous jure. Je m’étais toujours auto-qualifiée d’anti-raciste (là aussi j’aurais du voir le problème de « l’auto-qualification »). Mes ami-e-s le confirmeront, j’étais toujours la première à rappeler à l’ordre l’auteur-trice d’une « petite » blague sur les Africains, la première à répondre au vieil oncle pendant les repas de famille … c’est quelque chose qui m’a toujours rongée. Mais j’étais naïve, parce qu’en fait, moi aussi j’ai fait, et je fais encore, partie du problème. Et c’est pour ça qu’après avoir écouté les victimes – auxquelles on ne laisse pas assez la parole – j’ai eu envie de parler à mon tour. Non pour me mettre en avant ou montrer que je fais les choses mieux que les autres (car ce n’est clairement pas le cas), d’ailleurs je ne me sens pas assez légitime pour ce sujet. Mais j’avais besoin d’expliquer le problème, de lui donner une autre dimension et de réagir surtout à l’incompréhension de celles et ceux qui continuent de s’indigner ou de s’offusquer face à ce mouvement. Celles et ceux qui continuent de répondre « olala, il faut arrêter avec votre racisme partout ».

Le racisme est toujours présent, partout, en France et dans le monde.

Le racisme est là. C’est un fait. Rappelons la définition : Le racisme est une théorie qui vise à diviser l’humanité en races, elles-mêmes hiérarchisées selon leur degré de supériorité. Le racisme existe depuis l’Antiquité mais il a officiellement été théorisé au cours du XIXe siècle par les Européens (qui à coup de pseudo études scientifiques ont tenté de démontrer la supériorité de la « race blanche » ou « caucasienne » sur toutes les autres). Le racisme a fait partie intégrante des politiques d’Etat européennes jusqu’à la fin de la colonisation dans les années 1960-70 et a inondé la société. La première loi sanctionnant officiellement le racisme en France n’est parue qu’en 1972 … Techniquement, il n’existe pas de « racisme anti-blanc » en tant que tel. Partout dans le monde, les blancs ont réussi à s’imposer comme peuple dominant. Il peut évidemment en découler une haine du blanc, mais qui résulte elle-même de ce racisme systémique et imposé. (Voir cet article et surtout la vidéo qui l’accompagne).

Alors évidemment, depuis, on a fait du chemin. Evidemment, ce n’est pas comparable à l’esclavage pratiqué par nos ancêtres du XVIIIe siècle. Heureusement, l’humain sait aussi progresser. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faille en rester là. Le racisme est bel et bien toujours présent.. Alors oui, vous me direz, des personnes ouvertement racistes, on en a toutes et tous croisées dans nos vie. Elles constituent une minorité, nuisible, désagréable, qui vote RN et qui ne changera pas d’opinion … mais minoritaire alors pourquoi tout ça ? Nous on n’est pas racistes.

Et bien si. Parce qu’autour de nous, presque tout est raciste – ou du moins construit sur une base raciste. Tout ce qui découle du système capitaliste international est raciste. Vous me trouvez dure, j’exagère ? Il est peut-être bon de rappeler que si les Européens sont aujourd’hui si riches et si puissants, ce n’est pas parce qu’ils sont blancs … non (la couleur de la peau, c’est comme la couleur des cheveux, ça ne change rien, il est bon de le repréciser parfois). C’est parce que pendant des siècles ils ont exploité et pillé les ressources matérielles et humaines de leurs colonies à l’échelle de la planète. Et ils ont justifié cela grâce au racisme. Leur supériorité, qui n’est qu’économique (si l’on considère que ça a une valeur), a été alimentée par les ressources des populations racisées (vous trouverez ce terme dans la plupart des revendication actuelles. C’est à dire cataloguées, définies par leur « race », et inscrites consciemment ou non dans la hiérarchie des peuples du simple fait de leurs origines ou de leur couleur de peau – les noirs, les arabes, les Chinois …). L’application d’un racisme d’Etat a alors été un moyen de justifier et de légitimer cette domination et exploitation. Les supérieurs se sont arrogés des droits sur les inférieurs.

Vous me direz :« mais Julia, tout ça c’est du passé ! ». Hé bien non. Absolument pas. Tout d’abord, parce que l’écart de développement qui s’est créé entre L’Europe et les colonies maintenues dans la pauvreté à cette époque est encore extrêmement visible aujourd’hui : Les pays développés que l’on compte sur les doigts de la main sont pour la plupart d’anciens pays colonisateurs, tandis que les pays en développement (les plus pauvres et les plus nombreux) ont subi la colonisation. C’est un fait, incontestable. Par ailleurs, nous, « gentils » et riches Européens, continuons d’abuser de notre pouvoir sur l’ensemble de ces pays et populations. L’ensemble de l’économie mondiale est guidée par l’héritage colonial et les droits ou la richesse anciennement acquis sont encore guidés par une forme de racisme aversif (c’est à dire inconscient et pernicieux). Cela ne vous parle toujours pas ? Pourtant les exemples sont tellement nombreux.

Comment se fait-il qu’aujourd’hui il soit encore acceptable pour un très grand nombre d’entre nous – si ce n’est pour tout le monde – que des personnes en Asie confectionnent nos vêtements d’Européens dans des conditions inhumaines et pour des salaire pitoyables ? Alors qu’on le refuserait ici.

Comment expliquer que de grandes firmes européennes ou américaines s’arrogent le droit de racheter des territoires entiers à l’étranger et de les consacrer à une production d’exportation alors qu’en même temps, les populations de ces territoires sont sujettes aux famines et dépendantes de la nourriture importée et trop chère ? L’exemple du cacao ici.

Et même en France ce problème existe … Comment se fait-il qu’aujourd’hui encore, la question du chlordécone, ce pesticide utilisé à outrance dans les bananeraies et qui a empoisonné la Martinique ne soit pas résolue et réparée ? On imagine mal une telle affaire en Alsace ou en Corse.

Et si parmi ces exemples, vous ne voyez toujours pas le rapport avec le racisme, je vous renvoie à ces très bonnes explications sur le compte de Les Cris Vains (voir la story consacrée au racisme aversif). Alors oui, il y a les enjeux et les intérêts économiques … mais ils sont soutenus et devenus acceptables en raison de ce racisme sous-jacent. Et nous, citoyens et consommateurs, on ferme les yeux … parce que ça ne nous touche pas directement, et parce que nous sommes heureux d’être privilégiés dans ce système. On a inconsciemment peur d’un renversement de la balance … Et non, ces territoires n’ont pas besoin de nous. Si encore nous étions dans un processus leur permettant de se développer et d’acquérir de l’autonomie, ça irait peut-être. Mais nous n’en prenons pas du tout la direction. Cet argument de « l’aide européenne » ne tient plus.

Il faut aujourd’hui réussir à déconstruire tous nos préjugés. Nous rééduquer en quelque sorte. Une introspection profonde et une mise en cause de toutes nos pratiques est nécessaire pour faire changer les choses. Pour moi, ça n’a jamais été aussi clair qu’aujourd’hui, et c’est parce qu’on a enfin laissé la parole aux victimes que je l’ai compris.

Quel lien avec l’écologie et le changement climatique ?

Une fois tout cela expliqué, le lien entre les luttes s’éclaircit.

En effet, la transition écologique ne pourra se faire sans progrès social. Pourquoi ? D’abord parce que la question climatique concerne tout le monde. Elle s’affranchit des frontières, des niveaux de richesse, d’éducation ou de développement. On l’a vu avec le mouvement des gilets jaunes l’an dernier. Cette transition ne peut pas peser sur les plus pauvres alors qu’aujourd’hui les plus pollueurs sont celles et ceux qui ont le porte-monnaie le plus rempli.

Être anti-raciste et faire bouger les mentalités est utile pour le climat car :

1. Le changement climatique touchera en premier lieu les pays du Sud : Et clairement, si on ne s’en occupe pas aujourd’hui, les conséquences pourraient être désastreuses pour tout le monde demain. En finir avec la monoculture d’exportation, intensive et chimique est une priorité pour redonner vie aux terres tropicales et à leur biodiversité si importante pour lutter contre la hausse des températures. Exemple ici : Les conséquences de la déforestation pour le cacao en Côte d’Ivoire.

2. La question des réfugiés climatiques est de plus en plus pesante : La famine guette le continent africain, les terres s’assèchent … la pression sur les territoires est de plus en plus forte, les populations se déplacent et les risques de guerres et de conflits également (certains ont déjà commencé). Il sera alors encore plus difficile de faire machine arrière.

3. Changer les mentalités et réaliser le degré d’inhumanité de nos pratiques de consommation face aux populations « racisées », permettra aussi d’investir dans des modes de production plus vertueux, plus proches de nous et/ou plus respectueux des travailleurs-ses (salaires décents, code du travail …). Relocaliser ou privilégier un commerce qui soit vraiment équitable ne peut se faire que si l’on a conscience des dégâts du libéralisme traditionnel et du racisme aversif qui dirige nos pratiques.

4. Prendre conscience que c’est l’ensemble de l’humanité qui va subir les conséquences de nos pratiques de production et de consommation est nécessaire pour lutter durablement contre ces changements et les conséquences de nos modes de vie. Fermer les yeux, ne se poser aucune question, c’est inconsciemment cautionner ce système.

Nous avons donc grandement besoin de décoloniser nos esprits, d’en finir avec ce rapport de domination qui est l’origine de l’accroissement des inégalités à l’échelle mondiale, de la pollution et de la destruction de l’environnement qui en découle. Prendre le temps de réfléchir aux conséquences de chacun de nos actes d’achat, de consommation, de production est d’une importance capitale si l’on veut que les choses changent. Alors, évidemment je ne suis pas naïve. Tout ne peut pas changer du jour au lendemain. Mais si l’on ne dit jamais rien, si l’on ne se mobilise pas, elles ne changeront jamais. Je sais aussi qu’il est difficile de prendre la parole, parfois par peur des réactions des autres. Je sais que je vais perdre de nombreux-ses abonné-e-s à la suite de ce post. Mais je suis aussi convaincue qu’une véritable prise de conscience massive est possible. La convergence des luttes est nécessaire et sans elle, demain n’existera pas.

Prenez soin de vous.

#blacklivesmatter

Quelques ressources utiles pour compléter les lectures :

5 réflexions sur “Luttes anti-raciste, sociales et écologiques – Pourquoi sont-elles indissociables ?

  1. Le racisme. De quoi parle t on ? C’est un concept protéiforme. Racisme de races, de religions, de classes sociales, de quartiers, de pays même voisins, (on connaît ça très bien en Alsace) et même de régions dans notre pays… Comme le disait très bien une amie, acheter des produits fabriqués par des populations défavorisées dans des pays qui pratiquent encore une forme cynique de l’esclavage modene, c’est un racisme de classes. De même, en France, préférer détruire ses récoltes plutôt que de payer la main d’oeuvre locale trop coûteuse parce que le confinement interdit le recours à une main d’oeuvre à bas coûts étrangère qu’on peut héberger dans des cabanes, est un racisme de classes. Le racisme de religions est omniprésent, toutes religions confondues, c’est celui qui se rencontre partout. Aussi présent chez les musulmans que chez les israélites, que chez les chrétiens, et même les sans-religions. On le trouve aussi entre bouddhistes, sikh, et autres.. chez les musulmans, entre chiites, sunnites, principalement et chez les israélites quantité de courants opposés n’échappent pas au fléau de la haine. Le racisme de races qui fait l’actualité donne de l’amalgame et permet de dissoudre la colère. En France, beaucoup, ne partagent pas les slogans véhiculés. On ne s’y retrouve pas. On nous parle de pays negrophobe, esclavagiste…. Non vraiment, ça ne matche pas. Même à la tête de l’état, ça ne matche pas. Un racisme de classes, clairement, ça matche…. de toutes les manières, comme le disait une représentante du mouvement, il n’existe pas en France de statistiques ethniques comme aux USA. De religions, non verbalisé, ça matche, mais un racisme ethnique, à vue de nez, ce n’est pas majoritaire, et ça pourrait être anecdotique. Quant à l’exploitation des ressources des PVD, sans la corruption de dirigeants, elle ne pourrait pas s’implanter. Par exemple, la guerre occidentalo chinoise qui se déroule sur le continent africain se fait par la corruption, c’est un peu ce qu’il se passe dans la région des 3 frontières entre une Chine qui s’impose économiquement depuis une dizaine d’années et un occident qui est resté sur son fauteuil néo colonialiste. Depuis le mois d’avri 2020 la France, d’ailleurs, dans son opération barkhame a été rejointe par l’UE, isolée qu’elle était avec ses 4000 soldats sur un territoire grand comme l’Europe depuis plusieurs années. La Chine a eu le temps de prendre le dessus économique et financier dans la région.
    Revenons chez nous… A l’école primaire, au collège et au lycée, existe de plein pied un racisme de religions. Il est nié bien entendu, mais je vous assure qu’il existe qu’il est puissant et dangereux.
    On fait quoi ?

    1. Bonjour. Merci pour ce commentaire très détaillé et instructif. J’imagine que la dernière question est rhétorique et évidemment, je n’ai pas de réponse à y apporter.

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